L’AFEN publie une note filière consacrée au captage et au stockage du CO2 biogénique (BioCCS) issu de la production de biométhane. Le rapport dresse un état des lieux du gisement et des verrous, compare les politiques publiques en Europe et formule cinq recommandations pour la France.
Le rapport a été présenté le 30 septembre 2026 lors d’un webinaire de lancement, avec une intervention de cadrage de Jeanne-Marie Hays (Agence internationale de l’énergie) et une table ronde réunissant Carbon Impact, GRDF, Airfix et l’ATEE Club Biogaz.
Les messages clés de la note
Le captage et stockage du CO2 biogénique issu de la production de biométhane est un levier disponible pour générer des émissions négatives, mais il reste insuffisamment intégré à la feuille de route climatique de la France, à la stratégie CCUS et aux dispositifs d’aide existants.
Un potentiel disponible à court terme. Le CO2 issu de l’épuration du biométhane, pur à 95 à 99 %, limite les coûts de captage.
Un gisement diffus. Plus de 80 % des sites de méthanisation injectant dans les réseaux de gaz émettent moins de 5 kt CO2/an, alors que les infrastructures de transport en projet ciblent surtout les grands émetteurs industriels. Des infrastructures territoriales de collecte sont nécessaires pour capter ces flux diffus.
Des perspectives de marché insuffisantes. Aucun marché n’offre aujourd’hui la profondeur et la prévisibilité requises pour exploiter pleinement ce potentiel. Les marchés conventionnels (serres, agroalimentaire, chimie) sont trop peu profonds, le marché volontaire de crédits d’élimination du carbone (EDC) reste concentré, et les prix des marchés réglementaires potentiels (par exemple le marché de quotas carbone européen) ne couvrent pas les coûts complets de collecte, transport et séquestration.
Des incertitudes normatives. L’absence de cadre sur la traçabilité du bioCO2 dans les infrastructures mutualisées et le manque d’interopérabilité des labels d’EDC, notamment entre cadres français et européen, freinent les décisions d’investissement.
Le rapport formule cinq recommandations pour l’action publique :
- Se doter d’une stratégie EDC interministérielle et territoriale, avec des objectifs chiffrés par filière (2030-2050) incluant le CO2 biogénique de la méthanisation.
- Stimuler la demande, en encourageant les achats de crédits d’EDC des entreprises via un cadre de certification et de revendication clair, et en activant des leviers réglementaires, à commencer par l’intégration de l’EDC dans le marché de quotas carbone européen.
- Adapter le financement public pour accompagner la filière diffuse vers la bancabilité, en ajustant les dispositifs d’aide au captage, aujourd’hui réservés à l’industrie lourde, ainsi qu’à la collecte.
- Développer des infrastructures de collecte et de transport complémentaires, pour raccorder la production de CO2 de méthanisation aux projets de transport massifiés, et finaliser le cadre réglementaire (accès ouvert des tiers, traçabilité par garanties d’origine).
- Sécuriser le stockage géologique, en développant des capacités domestiques tout en poursuivant les accords bilatéraux avec les pays disposant de capacités matures.
Télécharger la note : https://afen.fr/publications/le-biomethane-un-levier-pour-lelimination-du-carbone-en-france/
Retour sur le wébinaire de lancement
Un gisement peu valorisé face à des besoins croissants
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) étudie le rôle de l’ensemble des technologies et sources d’énergie pour un système énergétique durable. Son intervention a posé le cadre du rôle et des évolutions de la filière des gaz verts. Jeanne-Marie Hays a rappelé le dynamisme du secteur en France :
« la France ne fait pas partie des pays avec la plus large production de biogaz actuellement, mais c’est un pays où la production augmente très rapidement, avec la plus forte croissance dans l’Union européenne ».
Le gisement de CO2 biogénique, d’environ 1,7 Mt/an aujourd’hui, a un fort potentiel :
« Si on exploitait tout le potentiel actuellement disponible, on pourrait multiplier par 10 ce gisement, donc à environ 17 millions de tonnes. »
À plus court terme, « on estime avec les tendances actuelles que la production de biogaz et de biométhane pourrait doubler d’ici 2030. Ça veut dire que le gisement de CO2 biogénique disponible pourrait également doubler pour atteindre près de 3 millions de tonnes par an. »
Les producteurs : valoriser toute la molécule
L’ATEE Club Biogaz rassemble les principaux acteurs français du biogaz et de la méthanisation, et observe l’intérêt croissant de ses adhérents pour la valorisation du CO2 biogénique.
Pour Émeline Ghigo, le captage du CO2 s’inscrit dans la valorisation de l’ensemble des externalités de la méthanisation :
« On le fait déjà avec le biométhane et le digestat, mais là c’est vraiment la molécule qu’il faut aller chercher encore. »
Les motivations sont d’abord de durabilité (« utiliser 100 % de la biomasse »), mais aussi économiques : « essayer de faire baisser le coût de revient du biométhane dans un contexte de changement réglementaire pour cette filière où il y a la fin du tarif d’achat ».
Le gestionnaire de réseau : accompagner une filière industrielle
Principal gestionnaire du réseau de distribution de gaz en France, GRDF est directement concerné par le développement des gaz verts et étudie la création de canalisations territoriales de collecte du CO2 biogénique. Pour Sami Ghardaddou, la structuration de ces marchés est un enjeu industriel :
« Le fait qu’on accompagne le développement d’un marché, que ce soit l’utilisation ou la séquestration et derrière les filières de l’élimination du carbone […] permettra d’accompagner toute une filière qui est une filière industrielle française qui apporte de l’emploi. »
D’ailleurs le potentiel ne se limite pas au BioCCS. GRDF suit aussi d’autres solutions d’EDC, comme le biochar, coproduit avec du gaz renouvelable par la pyrogazéification, une filière de gaz vert appelée à se développer.
Il a également souligné le rôle d’acheteur potentiel :
« Nous, en tant qu’industriel, on se pose aussi la question de l’achat d’élimination du carbone pour nos propres émissions. »
C’est, selon lui, l’une des raisons pour lesquelles GRDF a rejoint l’écosystème de l’AFEN.
Le développeur de projet : un signal attendu de la réforme du marché du carbone européen
Airfix propose des solutions de transport du CO2 biogénique pour les petits producteurs en Europe. En Suisse, son projet exporte le CO2 de l’unité de Regionalwerk Baden vers le site de stockage Greensand au Danemark : plus de 4 250 t CO2/an, pour un coût de transport et stockage d’environ 350 €/t. Le projet a été financé par un contrat d’achat anticipé de crédits d’EDC conclu avec la Climate Fund Foundation.
Aymeric Reymond est revenu sur la proposition de la Commission européenne d’un programme d’achat d’EDC dans le cadre de la réforme du système d’échange de quotas d’émissions (SEQE) :
« Si cette demande se matérialise, […] ce n’est encore qu’une proposition pour l’instant, elle sera modifiée et, j’espère, validée au premier trimestre 2027, ça donnerait une vision future pour les projets. »
Il a cependant mis en garde sur le niveau de prix retenu :
« Le prix que la commission a utilisé pour ses estimations est autour de 200 euros la tonne pour du bioCCS. Sans soutien et en vue de l’état du stockage onshore aujourd’hui, on aura beaucoup de mal à faire des projets à ce prix. D’ailleurs, aucun projet bioCCS en Europe aujourd’hui n’atteint ce genre de prix sans des subventions de l’État. »
Les demandes des intervenants
Les demandes formulées en conclusion convergent vers un soutien pragmatique à la filière : accompagner rapidement les projets les plus pertinents sur le plan technico-économique, créer une demande de certificats d’EDC grâce à des appels d’offres pour les projets pilotes et à des contrats de long terme, et soutenir les hubs de collecte ainsi que le stockage domestique en France. L’AFEN soutient l’ensemble de ces initiatives.
Revoir le webinaire : https://afen.fr/wp-content/uploads/2026/10/Le-biomethane-un-levier-pour-lelimination-du-carbone-en-France-enregistrement.mp4
Remerciements
L’AFEN remercie les intervenants du webinaire : Jeanne-Marie Hays (AIE), Sami Ghardaddou (GRDF), Émeline Ghigo (ATEE Club Biogaz), Aymeric Reymond (Airfix) et Karim Rahmani (Carbon Impact).
Elle remercie également ses membres qui ont contribué à l’élaboration de la note, notamment Carbon Impact, GRDF, NaTran et Teréga.
Prochains rendez-vous de l’AFEN
Pour poursuivre les échanges, l’AFEN vous invite à deux événements en octobre :
- BIG (Bpifrance), 8 octobre : table ronde « La biomasse, l’or vert industriel » avec MGH Energie, Veolia, Carbon Impact et l’ATEE Club Biogaz. Inscriptions ici : https://big.bpifrance.fr/fr/session/730d4611-e95d-f111-8fcb-6045bd954326/biomasse-l-or-vert-industriel
- Rencontres de l’élimination du carbone, 13-14 octobre : le rendez-vous annuel de la filière de l’élimination du carbone en France. Le 14 octobre à 10h30, l’atelier « BioCCS en France : feuille de route, biomasse disponible et passage à l’échelle » réunira Carbon Impact, GRDF, Suez, Crédit Agricole, Teréga. Inscriptions : https://luma.com/fygnho1f