L’EDC en Allemagne : stratégie pour les émissions négatives, un exemple pour l’Europe

Introduction : Pourquoi analyser le marché allemand de l’EDC ?

Face à l’accélération des politiques climatiques européennes (voir notre article), il est stratégique pour les acteurs français de l’Élimination du Dioxyde de Carbone (EDC) d’analyser les dynamiques de leurs partenaires, en particulier celles de l’Allemagne. Première puissance économique de l’Union européenne avec un PIB dépassant 4 100 milliards d’euros en 2023, l’Allemagne joue un rôle central à la fois dans les orientations industrielles du continent et dans la mise en œuvre des trajectoires de neutralité carbone.

L’EDC devient un secteur clé de la stratégie climatique allemande, avec un objectif de neutralité climatique fixé à 2045 et des émissions nettes négatives significatives prévues après 2050. Cette orientation s’appuie sur un écosystème industriel avancé, des infrastructures en cours de développement et un soutien public structuré à la recherche et à l’innovation en matière de décarbonation.

Les évolutions récentes renforcent cette dynamique : une stratégie nationale sur les émissions négatives doit être présentée en avril 2025, tandis que les résultats des élections anticipées de février 2025 annoncent une coalition probable menée par la CDU/CSU (deux partis chrétien-démocrates allemands), susceptible d’amplifier le soutien aux technologies permanentes d’EDC.

Dans ce contexte, une analyse du cadre réglementaire, de ces évolutions et des dynamiques politiques en Allemagne est essentielle pour identifier les leviers de coopération et les opportunités pour les entreprises françaises.

1. Cadre Réglementaire et Politique Climatique

L’Allemagne poursuit une politique climatique ambitieuse inscrite dans la loi fédérale sur la protection du climat (Klimaschutzgesetz), avec pour objectif la neutralité climatique à l’horizon 2045 et l’atteinte d’émissions nettes négatives après 2050. Cette stratégie repose sur la réduction progressive des gaz à effet de serre, en particulier dans les secteurs à fortes émissions résiduelles comme l’industrie lourde et l’agriculture. En 2022, les émissions nationales s’élevaient encore à environ 746 Mt CO₂eq. À terme, le niveau cible des émissions résiduelles est fixé à environ 63 Mt CO₂eq par an, soit 5 % des niveaux de 1990.

Dans cette perspective, l’EDC est considérée comme un levier indispensable, à la fois pour compenser les émissions incompressibles et pour générer des émissions négatives à partir de 2045. Ce rôle structurel de l’EDC dans la stratégie allemande vise à garantir la conformité aux objectifs climatiques tout en renforçant la résilience aux effets du changement climatique.

L’engagement public en faveur de cette trajectoire est manifeste. Dans l’industrie spécifiquement, ce sont 3 milliards d’euros qui ont été mobilisés en août 2024 jusqu’en 2030 pour soutenir la décarbonation industrielle, incluant les technologies d’EDC via les aides au captage et utilisation du carbone (CCU). Cela suit la publication d’une  Stratégie allemande de gestion du carbone. De plus ce soutien public inclut des programmes de recherche majeurs tels que CDRTerra (solutions terrestres), CDRMare (solutions marines) et Ariadne (scénarios climatiques). Chacun mobilise plus de 200 chercheurs issus d’une vingtaine d’institutions. CDRmare, centré sur le milieu marin, étudie six méthodes de CDR océanique, dont le stockage géologique sous-marin, l’augmentation de l’alcalinité et les forêts de macroalgues. CDRmare a lancé en 2021 le financement de six projets pour un montant total de 26 millions d’euros. De son côté, CDRterra a engagé 21 millions d’euros pour soutenir des projets portant sur la DACCS, le biochar, l’altération accélérée des roches, la BECSC ainsi que le boisement et reboisement. Il s’organise autour de 11 consortiums qui analysent les options terrestres comme le biochar, la séquestration du carbone dans les sols ou la reforestation, avec des essais de terrain, des modèles nationaux et des outils de suivi et de vérification. Les deux programmes visent à fournir, d’ici 2026, une base scientifique solide pour intégrer le CDR dans la stratégie climatique de l’Allemagne.

Enfin, le gouvernement fédéral a mis en place les « accords de protection du climat », un mécanisme de type contrat carbone pour la différence, destiné aux secteurs à fortes émissions de carbone. Cet instrument vise à combler l’écart entre le prix du carbone sur le marché et le coût réel de mise en œuvre de technologies de réduction des émissions ce qui pourrait être mobilisé pour soutenir le développement et l’intégration de l’EDC.

2. Industrie de l’EDC en Allemagne

En 2024, le marché allemand a enregistré l’achat et le déploiement de 15 085 tonnes de crédits d’EDC, marquant une phase concrète d’activation de la filière. Le pays dispose d’un écosystème industriel dense, avec 50 sièges d’acteurs recensés par cdr.fyi, soit deux fois plus qu’en France, traduisant un leadership européen croissant.

Aujourd’hui, près d’un tiers des projets allemands sont fondés sur le biochar, ce qui reflète l’importance de cette technologie dans la première phase de développement. Toutefois, les autres méthodes — telles que le DACCS, l’altération accélérée (ERW), la minéralisation ou le stockage marin — affichent une dynamique de croissance notable.

Sur le plan réglementaire, le cadre fait actuellement l’objet d’une réforme majeure. À ce jour, le stockage géologique demeure interdit, mais des discussions sont en cours pour autoriser le stockage en mer, à condition d’éviter les zones protégées. En parallèle, une réforme vise à instaurer un cadre juridique pour les infrastructures de transport de CO₂, notamment les pipelines, et à permettre l’exportation transfrontalière de CO₂ grâce à la ratification de l’article 6 du Protocole de Londres.

Par ailleurs, l’Allemagne s’inscrit dans une logique européenne de chaîne de valeur. Elle coopère avec la Norvège pour le stockage offshore et planifie des infrastructures domestiques structurantes, telles que le réseau de pipelines CO₂-Netz porté par Open Grid Europe.

Pour accompagner cette croissance, l’Allemagne prévoit d’adopter en 2025 une Stratégie Nationale des Émissions Négatives (LNe), qui définira des trajectoires claires pour l’ensemble des méthodes d’élimination du dioxyde de carbone (EDC). Si le secteur Utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie (LULUCF) bénéficie déjà d’objectifs quantifiés – 25 MtCO₂eq/an d’ici 2030, 35 Mt d’ici 2040 et 40 Mt d’ici 2045 – cette stratégie viendra compléter le cadre avec des cibles spécifiques pour les autres approches technologiques (BECCS, DACCS, biochar, etc.) pour couvrir les 63 Mt d’émissions résiduelles. Elle marquera une étape essentielle dans la reconnaissance et l’intégration de l’EDC comme levier central de la neutralité climatique allemande.

Ces ambitions s’appuient sur les résultats d’une étude de référence publiée en 2024 par le BCG, qui évalue le potentiel économique du secteur EDC allemand à 70 milliards d’euros par an à l’horizon 2050, avec 190 000 emplois créés à travers la chaîne de valeur. Ce rapport constitue à ce jour l’analyse la plus complète sur le développement industriel de l’EDC en Allemagne, en intégrant à la fois les technologies de captage, les infrastructures de transport et stockage, et les systèmes MRV.

À l’horizon 2030, l’étude identifie déjà un marché de plusieurs milliards d’euros, porté par la montée en échelle de projets pilotes, le déploiement d’infrastructures de transport (comme le CO₂-Netz), et les premières contractualisations à grande échelle avec l’industrie. Le rapport souligne également l’importance d’une approche équilibrée en matière de mix technologique à long terme

3. Développements Récents et Perspectives

Le secteur de l’EDC en Allemagne est engagé dans une phase de transformation structurante, marquée par la convergence d’évolutions administratives, politiques et industrielles majeures. Trois dynamiques principales sont à l’œuvre : l’élaboration d’une stratégie nationale ambitieuse, la reconfiguration du paysage politique, et la structuration croissante des acteurs de l’EDC.

La Stratégie Nationale des Émissions Négatives (LNe), attendue pour avril 2025, constitue un jalon majeur. Elle fixera des objectifs chiffrés pour 2035, 2040 et 2045, et définira les critères de durabilité, d’efficacité et de permanence pour les technologies d’EDC. Elle proposera les ajustements législatifs nécessaires pour permettre le stockage offshore du CO2 et alignera l’Allemagne sur les dispositifs de certification européens (CRCF, voir notre article ici). La LNe abordera également la gouvernance du MRV et les problématiques de comptabilité sectorielle (notamment biomasse). Elle intégrera des modélisations économiques à long terme, incluant les effets sur les prix de l’énergie, la valeur foncière, et le niveau de maturité technologique (TRL), tout en envisageant une future intégration au système d’échange de quotas d’émission de l’UE (EU ETS) à partir de 2026.

Sur le plan politique, les élections anticipées de février 2025 ont vu la CDU/CSU arriver en tête, augurant d’une orientation favorable au développement des technologies d’EDC, notamment basé sur le stockage géologique, comme le DACCS. Toutefois, les divergences entre les partis de la future coalition sur la hiérarchisation des solutions (naturelles versus technologiques) pourraient influer sur la cohérence de la politique nationale. En parallèle, la réforme constitutionnelle de mars 2025 a permis d’assouplir le « frein à la dette » et de créer un fonds spécial de 500 milliards d’euros sur douze ans, dont 100 milliards sont consacrés à la protection du climat via le Klima- und Transformationsfonds (KTF). Cette mesure garantit un financement pluriannuel des infrastructures et technologies bas-carbone, ce qui pourrait inclure l’EDC une fois la stratégie publiée. De plus, l’objectif de 2045 a été inscrit dans la constitution.

Enfin, la structuration du secteur est portée par le Deutscher Verband für Negative Emissionen (DVNE), fondé en 2023. Cette association nationale agit comme plateforme de concertation entre industriels, chercheurs et décideurs publics. Elle contribue à l’élaboration d’un cadre cohérent pour le déploiement des émissions négatives, en organisant des ateliers techniques, des consultations, et des campagnes de sensibilisation, telles que « Think Negative for a Positive Future« . Le DVNE joue un rôle de facilitateur dans l’intégration de l’EDC au sein des politiques climatiques nationales et européennes.

Conclusion

L’Allemagne est un des acteurs les plus avancés d’Europe dans le domaine de l’EDC, avec un cadre stratégique structurant, des objectifs ambitieux et un écosystème industriel en croissance rapide. Elle constitue un point d’ancrage important dans la construction d’une chaîne de valeur européenne de l’EDC. Mais la France a elle aussi un rôle déterminant à jouer — et une opportunité à saisir — pour structurer un écosystème national du CDR à la hauteur de ses ambitions climatiques et industrielles.

Pour cela, elle doit dès aujourd’hui mettre en œuvre un ensemble de leviers concrets, tels que définis dans le rapport AFENxBCG :

  • Harmoniser les standards français avec les cadres internationaux (ICROA, CRCF) afin de renforcer la crédibilité des projets, faciliter leur reconnaissance à l’échelle européenne et mondiale, et attirer des financements privés.
  • Investir dans les infrastructures de transport et de stockage du CO₂, tout en soutenant l’innovation à travers la création de hubs technologiques mutualisés, pour réduire les coûts, accélérer l’industrialisation et structurer une chaîne de valeur compétitive.
  • Mettre en place des incitations financières ciblées — crédits d’impôt, garanties publiques, enchères inversées — afin de sécuriser les revenus, réduire les risques perçus et mobiliser l’investissement privé.
  • Renforcer l’acceptabilité territoriale en engageant les collectivités et les citoyens dès les premières étapes, par une concertation locale renforcée et une communication transparente sur les co-bénéfices du CDR.
  • Favoriser la convergence entre les marchés volontaire et réglementaire (notamment l’intégration de l’EDC à l’ETS), en s’inspirant d’initiatives comme le J-ETS japonais, pour créer un cadre prévisible, lisible et stimulant la demande à long terme.

La France dispose aujourd’hui des ressources scientifiques, industrielles et politiques pour structurer un marché du CDR robuste, souverain et aligné avec ses engagements climatiques. À condition d’agir rapidement et de manière coordonnée, elle peut se positionner comme un leader européen dans la neutralité carbone par le déploiement des solutions de retrait du carbone.

par Raphaël Cario

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