Entretien avec Mathilde Fajardy, nouvelle directrice scientifique de l’AFEN : à la recherche d’un impact tangible

Mathilde Fajardy a rejoint l’AFEN (Association Française pour les Émissions Négatives) comme directrice scientifique, en avril 2026. Française, elle est originaire de Lille et réside aujourd’hui à Paris. Nous lui avons parlé pour mieux comprendre sa trajectoire et ses perspectives.

Un parcours professionnel à la recherche d’un impact tangible

« Mon envie de contribuer à un monde plus durable est née au collège, lors de la lecture du roman d’anticipation Ravage de Barjavel. »

Pour transformer cette conviction en leviers concrets, j’ai choisi de suivre une formation d’ingénieur à Paris, en me spécialisant dans le secteur de l’énergie.

Cinq ans de recherche entre Imperial College et Cambridge

Après mon master, j’ai fait un stage à Londres au Centre for Environmental Policy à Imperial College avec le professeur Niall Mac Dowell, professeur de systèmes énergétiques et expert reconnu de la gestion du carbone. Ce stage s’est transformé en une opportunité de doctorat, avec l’aide de la bourse présidentielle d’Imperial College. Ce fut un honneur d’en être lauréate et de bénéficier de ce soutien prestigieux pour mes recherches.

« Déjà à cette époque, le climat était pour moi une motivation profonde. Je lisais les rapports du GIEC et ne comprenais pas pourquoi les personnes autour de moi n’étaient pas plus alarmées. »

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Source: NASA Earth Observatory

L’AIE : « donner de la donnée » aux pouvoirs publics

Je suis restée cinq ans en recherche au Royaume-Uni, à Imperial pour ma thèse, puis à Cambridge pour un post-doctorat autour de la modélisation de la transition énergétique au Royaume-Uni. Puis j’ai ressenti le besoin de rapprocher mon travail des décisions concrètes. Je suis rentrée en France pour intégrer l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), l’autorité de référence mondiale sur les enjeux énergétiques, pour occuper un rôle à la croisée de la recherche scientifique et de l’élaboration des politiques publiques.

L’AIE a pour mandat de conseiller les gouvernements afin de garantir une énergie fiable, abordable et durable. À ce titre, elle publie chaque année des scénarios de transition énergétique qui évaluent la contribution de chaque vecteur énergétique et de chaque technologie au sein de diverses trajectoires d’émissions. Dans son scénario de neutralité carbone à l’horizon 2050, l’AIE intègre l’élimination du dioxyde de carbone (EDC) comme un levier indispensable, tant pour traiter les émissions résiduelles des secteurs difficiles à décarboner que pour résorber les émissions historiques déjà présentes dans l’atmosphère.

« A l’AIE, mon objectif était de transformer l’expertise scientifique en levier de décision. Il s’agissait de mettre la recherche au service de l’action publique pour déployer ces programmes à grande échelle. »

Responsable de l’expertise technique sur la gestion du carbone, j’ai piloté l’analyse de données pour orienter les débats et éclairer les décideurs publics. J’ai notamment porté le sujet émergent de l’EDC afin d’intégrer ces solutions dans les stratégies nationales et les initiatives multilatérales.

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Avril 2026 : passer à l’action avec l’AFEN

Après quatre ans et demi à l’AIE, je suis ravie de rejoindre l’AFEN, et de passer du multilatéralisme à une action plus tangible, en concentrant mon périmètre sur un seul pays. Il y a une vraie évolution en France : les ministères français s’intéressent désormais à ces sujets, ce qui reflète aussi le travail de l’AFEN ces deux dernières années.

Au niveau personnel, je me définis par l’impact que je peux avoir, et l’arc de mon expérience, de la recherche au conseil multi gouvernemental, puis aujourd’hui à l’action en France, tend vers un impact plus tangible.

L’EDC : L’opportunité unique de travailler sur un domaine émergent

Ce qui m’a motivée pour travailler sur l’élimination du dioxyde de carbone (EDC), c’est d’abord le fait qu’il y avait peu de recherche sur le sujet à l’époque, et donc beaucoup de questions sur le rôle et les impacts potentiels des ces approches encore laissées sans réponse.

2015 : un tournant pour l’EDC

J’ai commencé à me concentrer sur le sujet au moment de la publication du cinquième rapport de synthèse du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), fin 2014, qui pour la première fois intégrait les approches d’élimination de carbone technologiques dans les modèles à grande échelle. Ce rapport a réellement marqué un tournant, en introduisant la nécessité de l’EDC pour atteindre les objectifs climatiques les plus ambitieux, bien que le rôle principal reste dévolu à la réduction des émissions.

Il faut savoir que le GIEC a trois groupes de travail : sur la science du climat, sur les impacts du changement climatique, et sur les leviers de mitigation. C’est dans ce dernier que le GIEC a commencé à considérer les approches BECCS (bioénergie avec captage et stockage du carbone), une technologie qui combine le captage du CO₂ d’unités biogéniques, par exemple des centrales transformant la biomasse en chaleur ou en électricité, avec son stockage permanent. Comme la biomasse a préalablement absorbé du CO₂ de l’atmosphère lors de sa croissance, par photosynthèse, la captation et le stockage permanent de ce carbone relèvent de l’EDC.

Le BECCS : une première approche structurante

Le BECCS était la première approche de puits de carbone technologique considérée par les scientifiques du GIEC, et la plus facile à intégrer dans les modèles, la bioénergie étant déjà modélisée. Mais son inclusion a également soulevé de nombreuses questions: cette technologies peut-elle être déployée à cette échelle sans impacts sur les écosystèmes?

Ma thèse a tenté d’apporter des réponses, en considérant différentes chaînes de valeur BECCS, les bonnes et les moins bonnes, et sur la manière d’éviter les impacts négatifs, notamment en garantissant la durabilité de la biomasse, l’efficacité de sa production et de sa conversion.

« Le BECCS est une approche de puits de carbone durable et efficace lorsqu’il est basé sur des résidus agricoles ou sur une production de plantes sur des sols à faible valeur ajoutée, sans conflit avec la production alimentaire. »

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Un methaniseur dans le Grand Est (France), produisant du biogaz a partir de dechets agricoles, et travaillant a construire une filiere BECCS avec Carbon Impact (membre AFEN).

L’EDC : un besoin mathématique

« Ces cinq années de recherche à Imperial College et à l’université de Cambridge m’ont permis de développer une expertise, mais aussi une conviction dans le domaine des EDC. »

De par ma spécialisation dans les domaines énergétiques, je suis bien sûr convaincue que la réduction des émissions fossiles est prioritaire, mais également du besoin mathématique des EDC pour atteindre l’ambition climatique de l’accord de Paris, qui est extrêmement ambitieuse.

Le rôle fondamental des pouvoirs publics

Au Royaume-Uni, un engagement précoce vers les stratégies d’EDC

Mon passage à Imperial et à Cambridge m’a offert une perspective privilégiée sur ces enjeux, que le Royaume-Uni a intégrés très tôt dans ses priorités de recherche.

Au Royaume-Uni, dès 2016, il y avait une forte interaction entre la recherche et le gouvernement sur le sujet des EDC, j’ai moi-même présenté plusieurs fois dans des ministères. Le pays a adopté le concept de puits de carbone technologiques depuis longtemps, sans doute parce que son potentiel de développement des puits naturels est plus limité que d’autres pays européens, mais que le pays possède en revanche des capacités de stockage géologique en mer du Nord.

Ces capacités de stockage dans des puits de gaz naturel offshore sont intégrées dans la stratégie britannique depuis plusieurs décennies, d’abord comme un atout pour le captage et stockage du carbone, puis comme un levier pour le développement des EDC.

« Cette proximité entre recherche, industrie et pouvoirs publics a permis au Royaume-Uni d’avancer rapidement et de structurer une vision cohérente. »

Puits de carbone en France : vers la diversification des approches

En France, la richesse des puits naturels a longtemps conduit les gouvernements à penser qu’il ne serait pas nécessaire de recourir à des solutions technologiques. Mais cette vision a évolué, notamment avec le dernier projet de Stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui a confirmé le rôle tant des puits naturels que technologiques, pour atteindre la neutralité carbone en 2050, comme le pays s’y est engagé.

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En France, le label Bas Carbone structure l’action autour des puits de carbone naturels.

“Être précautionneux, mais aussi agir”

« Il est fondamental pour moi que ce développement se fasse de manière durable, avec des garde-fous solides. »

Ce cadre est très important pour les EDC, afin que la filière se développe d’une manière qui soit bonne pour le climat et bonne pour les écosystèmes. D’ailleurs, l’AFEN a rédigé une charte éthique basée sur des principes scientifiques forts, que j’ai signée comme tous les directeurs, partenaires et membres de l’association.

« La France a déjà une approche très précautionneuse. C’est bien, il faut être précautionneux. Mais il faut aussi agir car le climat n’attend pas. »

Pour conclure : développer des acteurs français leaders

Ma vision est, avec les équipes et les membres de l’AFEN, de réussir le développement durable de la filière en France. Cela passe par développer des acteurs français, des startups et des PME avec des approches innovantes et efficaces. Parmi nos membres, certaines équipes développent des solutions à fort impact, il faut créer les conditions de leur mise à l’échelle, et cela d’une manière française : rigoureuse, encadrée, soucieuse de l’écosystème social et environnemental.

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La liste des startups et projets d’EDC par regions est disponible dans le rapport AFEN sur la force des territoires (en libre accès sur le site AFEN).

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