IA et data centers : une nouvelle demande structurelle pour l’élimination du carbone (EDC)

Retours de la rencontre AFEN × Herbert Smith Freehills Kramer du 10 juin 2026

Accompagner la révolution de l’IA, et l’expansion des centres de données qui l’accompagne, vers une neutralité réelle. C’est l’enjeu de la rencontre stratégique organisée le 10 juin dernier par l’AFEN et Herbert Smith Freehills Kramer.

L’empreinte carbone mondiale des data centers grimpe au rythme de l’IA : 180 millions de tonnes de CO₂ aujourd’hui, 300 à 500 attendues en 2035 selon l’AIE. Une part croissante de ces émissions, le « carbone incorporé » (embodied carbon), lié aux matériaux et à la construction et comptabilisé au niveau du Scope 3, ne se réduira pas d’ici là. Il n’est donc pas surprenant que les géants de la tech, Amérique en tête, soient devenus ces dernières années les principaux moteurs du marché mondial de l’élimination du carbone (EDC).

C’est dans ce contexte que la rencontre a réuni leaders technologiques, fournisseurs d’infrastructures, investisseurs et grandes entreprises, au nombre desquels Mathias Dantin (Herbert Smith Freehills Kramer), Karim Rahmani (AFEN), Ana Semedo (Hub France IA), Léo Barruol et Marc Halgand (SE Advisory Services), Louis-Marie Le Leuch (Digital Realty), Grégoire Alston (Resoil), Vincent Poncet (Google Cloud) et Philippe Diez (McKinsey).

Une question a guidé les échanges : comment les filières de l’IA et de l’EDC peuvent-elles avancer ensemble et se soutenir l’une l’autre ? Et comment la filière française de l’EDC peut-elle transformer cet écosystème numérique en un modèle plus vertueux ? Pour l’écosystème EDC, la réponse dessine une demande nouvelle, à condition de la construire correctement.

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Une efficacité énergétique qui plafonne

Un data center, comme toute autre organisation, doit d’abord réduire son empreinte globale. Cela passe par de l’électricité bas carbone et une augmentation de l’efficacité énergétique. Sur ce dernier levier, les grands opérateurs approchent déjà la limite physique : le PUE (Power Usage Effectiveness, ou indicateur d’efficacité énergétique en français, rapport entre l’énergie totale consommée et celle qui alimente réellement les serveurs) des hyperscalers avoisine 1,2 (très efficace), quand la moyenne du secteur stagne autour de 1,4 depuis une dizaine d’années. Les gains d’efficacité plafonnent et deviendront marginaux : ce levier ne suffira pas à réduire davantage les émissions.

Le carbone « incorporé  » du Scope 3

Cependant, le PUE ne mesure que l’efficacité du site. Il ne dit rien du carbone incorporé, ni du Scope 3 dont il relève.

En comptabilité carbone, le Scope 3 regroupe les émissions indirectes de toute la chaîne de valeur, au-delà des émissions directes du site (Scope 1) et de l’électricité achetée (Scope 2). Pour un data center, il inclut le carbone incorporé : celui émis pour produire l’acier, le béton, les serveurs et les composants, avant même la mise en service. Ces émissions sont figées une fois l’infrastructure construite ; aucune efficacité énergétique ne les réduira.

Elles doivent donc se traiter en amont, avec les fournisseurs, notamment via des matériaux bas carbone. L’EDC intervient ensuite, sur les émissions résiduelles, en complément d’une décarbonation robuste et ambitieuse jamais en substitut.

L’EDC ne dispense pas de décarboner. Réduire et éliminer : les deux doivent accélérer en même temps, et ce même pour les data centers. C’est un point sur lequel les intervenants se sont tous entendus. Un data center, comme tout autre organisations, doit d’abord réduire son empreinte globale.

Le signal réglementaire va lui aussi en ce sens. La version 2.0 du standard SBTi, publiée en juin, ancre l’élimination du carbone dans les obligations des grandes entreprises qui devront neutraliser 1 % de leurs émissions résiduelles dès 2035, puis une part croissante jusqu’à 100 % à l’horizon net zéro, quinze ans plus tôt que la version précédente. Les géants de la tech et les opérateurs de data centers, dont beaucoup portent déjà des engagements net zéro, comptent parmi les premiers concernés. Pour eux, l’EDC glisse du choix volontaire vers l’obligation datée.

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Acheter tôt, c’est acheter la disponibilité de demain

Les géants de la tech sont déjà les moteurs du marché mondial de l’EDC. Leur logique d’achat est instructive pour la filière de l’EDC : sécuriser dès aujourd’hui un approvisionnement en crédits de qualité, construire la résilience de leurs chaînes de valeur, et participer au développement d’une industrie encore jeune pour en faire baisser les coûts.

Encore faut-il que le marché sache absorber cette demande. Les échanges d’EDC reposent aujourd’hui sur des contrats sur-mesure, longs et coûteux à négocier. C’est un frein réel pour les projets émergents. Les travaux de standardisation présentés par Mathias Dantin (Herbert Smith Freehills Kramer), autour du contrat-type ouvert OSCAR, visent à lever cet obstacle : un socle commun de répartition des risques, de livraison et de suivi (MRV) qui raccourcit les cycles de vente et rend les transactions plus facilement reproductibles.

L’atout de la filière française : le territoire

La France, elle, dispose d’un atout de poids : son électricité décarbonée, abondante et compétitive attire les projets, avec 18 GW de capacité déjà annoncés. Cette attractivité transforme une tendance mondiale en opportunité locale. Elle pose aussi de vraies questions : conflits d’usage sur le foncier, l’eau, les files d’attente de raccordement.

C’est ici que notre écosystème a une carte à jouer. La demande des data centers peut s’ancrer dans des projets d’EDC locaux, au plus près des sites.  « Un data center n’est pas qu’une puissance à raccorder », rappelait Ana Semedo (Hub France IA).

L’exemple présenté par Digital Realty et Resoil l’illustre. Plutôt que de traiter ses émissions résiduelles uniquement par des crédits achetés au loin, un opérateur de data centers investit dans des projets locaux, ici, l’agriculture régénératrice sous label bas-carbone. Les retombées sont concrètes : revenus additionnels pour les agriculteurs, restauration des sols, ancrage local.

Ce dernier point est décisif. Un data center concentre des tensions bien réelles, foncier, eau, accès au réseau électrique, et son autorisation dépend de plus en plus de son acceptation par les collectivités et les riverains. S’associer à des approches d’EDC porteuses de bénéfices économiques et environnementaux sur le territoire devient alors, pour les projets d’IA, un atout d’acceptabilité autant qu’un geste climatique. Notre cartographie territoriale de l’EDC confirme que le potentiel français n’est pas homogène, c’est une mosaïque, souvent implantée dans des territoires ruraux, au plus près des ressources. Rapprocher demande numérique et projets locaux, c’est faire coïncider deux dynamiques qui, séparément, cherchent encore leur modèle.

Ce que la filière doit retenir

La demande énergétique de l’IA reste une contrainte lourde, sur le réseau, sur les ressources, sur le climat. Mais pour l’EDC, elle ouvre aussi un débouché, porté par des acheteurs qui s’engagent tôt, un cadre qui se durcit, et des territoires prêts à accueillir les projets. À la filière d’y répondre avec des projets crédibles et ancrés localement. Car la même IA qui fait grimper les émissions peut aussi accélérer la recherche et le déploiement des technologies d’EDC : la demande a le potentiel de faire émerger les solutions plus vite.

IA et EDC partagent au fond une même trajectoire : une croissance rapide, appelée à s’accélérer encore. Cette rencontre n’était qu’une première étape. L’AFEN continuera de rapprocher ces deux filières et d’accompagner leur convergence, pour que l’essor du numérique et celui de l’élimination du carbone avancent ensemble et se renforcent.

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