par Coline Roux, Déléguée Générale de l’AFEN
Points clés de l’événement AFEN x Carbon Gap
- 9 start-ups françaises ont présenté des solutions concrètes pour l’élimination du carbone (EDC), prouvant que l’industrie se structure.
- 2026 : année charnière avec des projets en phase de démonstration et des premières usines opérationnelles.
- L’urgence politique : la France doit aligner sa stratégie sur ses voisins (ex. Allemagne) pour éviter un retard technologique et industriel.

2026 : l’année où tout s’accélère
Le 4 février 2026, l’AFEN et Carbon Gap organisaient à la Maison de la Recherche un événement majeur dédié à l’élimination du carbone (EDC). L’objectif ? Faire le point sur les avancées du secteur et mobiliser l’ensemble des acteurs pour passer à la vitesse supérieure.
Le constat de la journée est sans équivoque : le consensus scientifique l’affirme – face au dépassement des objectifs climatiques (overshoot), l’élimination du carbone n’est plus une option, mais un pilier essentiel de la lutte contre le réchauffement. Selon le GIEC, 10 gigatonnes de CO₂ devront être retirées de l’atmosphère chaque année d’ici 2050 pour limiter le réchauffement à 1,5 °C.
La France avance, mais moins vite que ses voisins. Pour ne pas prendre de retard dans cette filière stratégique, elle doit désormais concrétiser ses ambitions. L’industrie et les porteurs de projets ont besoin d’une vision nationale claire, accompagnée d’un cadre réglementaire solide, afin de passer des démonstrateurs aux gigatonnes nécessaires d’ici 2050.
La France accuse un retard par rapport à des pays comme l’Allemagne, qui a déjà structuré sa stratégie et alloué 500 M€ d’ici 2033.
2026 doit être l’année où nous passons à l’échelle. Sinon, nous risquons de rater le coche », a conclu Karim Rahmani, vice-président de l’AFEN.
L’événement en bref : une dynamique française qui se structure

Plus de 50 participants – parlementaires, chercheurs, industriels et start-ups – ont échangé pour faire avancer l’EDC en France. Au programme :
Jean-Luc Fugit (député du Rhône) a ouvert la journée en soulignant l’urgence climatique et le rôle clé de l’EDC pour atteindre la neutralité carbone.
Mathilde Fajardy (AIE) et Axel Reinaud (NetZero) ont partagé les ordres de grandeur, et leur vision des enjeux mondiaux, rappelant que la France a un rôle majeur à jouer.
Une table ronde avec Sylvain Delerce (Carbon Gap), Julien Viau (DGEC), François Ravetta (CNRS) et Clément Tonon (Haut Commissariat au Plan) a mis en lumière :
- L’avance des pays européens : l’Allemagne, avec un budget de 500 M€ dédié à l’EDC d’ici 2033 et une stratégie nationale structurée, la Suède, pionnière dans les mécanismes de financement public-privé, et les Pays-Bas, qui intègrent déjà l’EDC dans leur plan climatique national avec des objectifs concrets et des soutiens industriels.
- Les progrès de la SNBC3, qui intègre davantage l’EDC que sa précédente version, avec un recours accru aux puits technologiques – une évolution qui reflète la volonté de diversifier les solutions pour sécuriser la neutralité carbone.
- Les avancées de la recherche française, avec des compétences reconnues, mais un besoin de moyens supplémentaires pour passer à l’échelle.
- Le besoin d’une stratégie nationale holistique, une une vision globale qui intègre la planification sur le temps long et l’aménagement des territoires, pour que l’EDC devienne un véritable projet industriel cohérent à l’échelle du pays.
« Nous devons nous inspirer de l’approche structurée de nos voisins, sous peine de perdre notre souveraineté technologique », a averti Sylvain Delerce, directeur scientifique de Carbon Gap.
Neuf start-ups françaises qui font de l’EDC une réalité
Ce sont les start-ups qui donnent corps à ces solutions, transformant l’EDC en une réalité industrielle concrète. Voici 9 de celles qui innovent aujourd’hui, avec des approches générant des co-bénéfices tant pour les écosystèmes que pour les secteurs économiques.

NetZero (Biochar) : NetZero produit du biochar à partir de biomasse, une solution permettant de stabiliser le carbone contenu dans les végétaux et de le stocker durablement dans les sols, tout en générant des co-bénéfices agronomiques et écologiques. Avec six usines déjà opérationnelles dans le monde, l’entreprise incarne une filière mature. « Le biochar représente une solution d’élimination du carbone à grande échelle, accessible dès aujourd’hui », affirme Axel Reinaud, PDG et cofondateur de NetZero.

Carbon Impact (BECCS : Bioénergie avec captage et stockage du carbone) : Développeur indépendant de solutions d’émissions négatives, Carbon Impact mise sur le potentiel majeur du biométhane pour déployer le BioCCS. Leur projet pilote à Nancy, d’une capacité de 10 000 tonnes d’émissions négatives par an, démontre comment l’EDC peut s’intégrer aux filières énergétiques existantes, tout en décarbonant les territoires.

Revcoo (BECCS) : Revcoo propose une solution de captation cryogénique du CO₂ post-combustion, adaptée aux industries diffuses (fumées industrielles). Portée par une équipe d’experts issus des secteurs pétrole & gaz, pétrochimie et traitement des fumées, l’entreprise cible un potentiel de 1 000 sites industriels à équiper en Europe. Leur pilote industriel, déployé dans une usine de chaux des Hauts-de-France, illustre leur capacité à scaler rapidement une technologie clé pour l’EDC.

Pronoe (OAE – Alcalinisation océanique) : Pronoe a marqué 2026 en devenant la première entreprise française intégrée au portfolio Frontier (soutenu par Google, Stripe et Shopify), avec un contrat de pré-achat de 500 000 $. Leur technologie d’alcalinisation des océans renforce la capacité naturelle des mers à absorber le CO₂, de manière permanente et scalable. En 2025, ils ont mis en service leur premier démonstrateur industriel aux îles Canaries, une étape clé vers une filière opérationnelle.

ClimeRock (ERW – Altération accélérée des roches) : ClimeRock déploie l’ERW, une méthode permettant de capturer le CO₂ tout en reminéralisant les sols. En collaboration avec des agriculteurs locaux, leurs projets en Bretagne et dans plusieurs régions françaises offrent une solution low-tech, peu coûteuse et scalable. « Les agriculteurs sont nos meilleurs alliés : ils voient l’ERW comme une opportunité pour leurs sols, et non comme une contrainte », souligne Co-Founder & CEO Arthur Chabot.

CarboRok (Minéralisation) : Spécialisée dans la minéralisation du CO₂, CarboRok transforme les résidus industriels en puits de carbone solides, avec un stockage durable et local. Leur technologie améliore également les propriétés des matériaux traités (ex. : carbonater le béton recyclé le rend plus résistant). Leur réacteur pilote de minéralisation du CO₂ dans le béton recyclé, situé en Loire-Atlantique, illustre leur approche circulaire et industrielle.

Carbonway (Minéralisation) : Carbonway développe des solutions de minéralisation du CO₂ biogénique dans le béton préfabriqué, réduisant la consommation de ciment tout en créant un puits de carbone performant. « Notre technologie permet de transformer des déchets en ressources, tout en maintenant les performances mécaniques des matériaux », explique Claire Renoulin, Cofondatrice de Carbonway.

Yama (DAC – Captage direct de l’air) : Yama développe un DAC (Direct Air Capture) à faible consommation énergétique, conçu pour être scalable et accessible. Leur démonstrateur à Drancy a déjà capté 7 tonnes de CO₂, prouvant la faisabilité d’une filière française de captage atmosphérique. « Le DAC est une solution clé pour l’EDC, à condition de le rendre énergétiquement efficace et économiquement viable », rappelle Aurélie Gonzalez, Founder & CEO.

Norma (DAC ) : Norma conçoit une technologie de DAC scalable et énergétiquement optimisée. Sélectionnée par Milkywire (programme soutenu par Salesforce), l’entreprise prépare un démonstrateur industriel pour 2027. « Notre objectif est clair : rendre le DAC compétitif avant 2030, pour en faire un levier majeur de la transition carbone », déclare Silvia Pugliese, Co-Founder & CTO de Norma.
L’appel à l’action : concrétiser les ambitions françaises

Malgré une effervescence technologique indéniable, le passage à l’échelle industrielle de l’élimination du carbone en France reste suspendu à un portage politique plus affirmé. Si la SNBC3 (Stratégie Nationale Bas-Carbone) marque une avancée, le secteur souffre encore d’une approche trop cloisonnée. Pour transformer ces succès de laboratoire en une véritable filière souveraine, l’heure n’est plus à l’expérimentation isolée, mais à une stratégie holistique cohérente.
Alors que des pays voisins comme l’Allemagne envoient des signaux forts par des budgets et des mécanismes de soutien direct, la France doit désormais affirmer un cadre clair pour accompagner ses entreprises dans leur passage à l’échelle industrielle. Cette accélération nécessite une articulation fine avec les dispositifs européens, notamment le CRCF (Carbon Removal Certification Framework) pour la certification et l’ETS (Emission Trading System) pour l’intégration aux marchés carbone.
« Tout est là : les technologies, les acteurs, les territoires. Il faut maintenant la volonté politique pour orchestrer le mouvement », a martelé Jean-Luc Fugit en conclusion.
La balle est désormais dans le camp des pouvoirs publics : seule une volonté politique forte et coordonnée pourra orchestrer ce mouvement et faire de la France un leader mondial de l’EDC.