Les 6 réflexes de la nouvelle génération d’acheteurs de crédits carbone


L’essentiel

Le marché du carbone évolue vite. À partir d’une étude du Carbon Business Council et d’échanges menés avec des acheteurs européens, l’AFEN dégage six réflexes qui structurent la demande et, à chaque fois, une piste pour y répondre.

  1. Une nouvelle génération d’acheteurs se heurte aux mêmes freins : business case difficile à bâtir, aversion au risque, crainte du greenwashing. La réponse tient à des contrats solides, une clarification réglementaire et de la pédagogie.
  2. La compréhension de l’élimination du carbone (EDC) reste limitée, dans un paysage de standards fragmenté, d’où le besoin de guides et de repères de qualité partagés.
  3. L’EDC est repoussée à « plus tard », après les réductions directes. Or une offre de qualité met des années à monter en échelle : s’engager tôt contribue à la faire exister.
  4. Les acheteurs attendent que les règles se stabilisent mais deux signaux changent déjà la donne : le standard SBTi V2.0 et la réforme annoncée de l’EU ETS.
  5. Prix et livraison priment ; les solutions fondées sur la nature attirent par leur coût. Un portefeuille diversifié répartit pourtant les risques et anticipe le rééquilibrage des prix à venir.
  6. L’EDC est plus facilement adoptée quand elle prolonge le métier de l’entreprise. 

L’enjeu central est également celui du calendrier. S’engager aujourd’hui, c’est mieux maîtriser demain et contribuer à un marché qui, sans cela, pourrait manquer.


Le marché du carbone évolue vite. C’est pour cela que l’AFEN a voulu mieux comprendre les motivations et freins des acheteurs de carbone aujourd’hui. Pour notre analyse, nous nous sommes basés sur deux sources : une nouvelle étude du Carbon Business Council, menée auprès de 25 responsables développement durable au Royaume-Uni, en France, en Allemagne et aux États-Unis, d’une part, et les échanges menés par The Climate Agency et l’AFEN avec plusieurs acheteurs et acteurs européens du secteur, d’autre part.

À chaque observation, nous associons le constat des acheteurs avec des pistes concrètes pour y répondre. N’hésitez pas à commenter, contribuer, ou ajouter votre perspective.

1. Une nouvelle génération d’acheteurs émerge, mais se heurte aux mêmes freins

Sophie Gallois, CEO de The Climate Agency, remarque : « De plus en plus, les budgets sont transférés des équipes développement durable vers la direction financière, les directions achats, ou parfois vers les équipes de « facility management » / gestion des infrastructures. »

Quel que soit le profil du décideur (RSE, finance ou achats), une même difficulté revient : construire en interne le business case qui justifie l’investissement, dans un contexte où les standards, les cadres de référence et les régulations restent mouvants.

Cela a plusieurs conséquences : une attention renforcée au prix et à la date de livraison, une aversion au risque plus marquée, et un besoin de pédagogie.

Un intermédiaire européen du marché commente : « La nouvelle génération d’acheteurs ne cherche pas vraiment à faire des investissements catalytiques. Elle veut acheter des crédits, et elle veut recevoir des crédits. Elle est aussi moins à l’aise avec l’idée que des projets puissent présenter un risque élevé d’échec ou de non-livraison. »

La ville de Stockholm est le plus gros acheteurs européens de crédits carbone.

Le risque de greenwashing s’impose également comme un frein puissant notamment pour les entreprises européennes et britanniques.

Deux craintes se superposent. La première tient à la mémoire des controverses passées du marché volontaire : projets ayant surestimé leurs réductions, crédits qui n’ont pas tenu leurs promesses. Depuis, le marché s’est structuré, les standards d’intégrité se sont renforcés, et les crédits d’élimination, mesurables et vérifiables, offrent des garanties plus solides.

La seconde crainte porte sur la communication : que peut dire une entreprise, publiquement, de ses achats ? En Europe, bien que l’avenir de la Green Claims Directive reste incertain, la directive Empowering Consumers, applicable dès septembre 2026, restreint les allégations environnementales, notamment les mentions de neutralité fondées sur la compensation. À cela s’ajoute l’incertitude sur le traitement des crédits sous la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), dont le reporting commencera en 2027 pour la grande majorité des entreprises concernées

« Ce n’est pas un risque théorique », commente un acheteur.

Ces risques sont réels mais adressables : contrats solides et clauses de protection côté marché, clarification réglementaire côté politique, et pédagogie active côté acheteurs.

2. La notoriété et la compréhension de l’élimination du carbone (EDC) restent limitées

Un répondant du Carbon Business Council le dit très directement : « Sur une échelle de un à dix, je dirais que notre compréhension est autour de quatre ou cinq. On a une idée générale du sujet, mais pas une vraie compréhension des différences entre évitement et élimination, ou des standards de vérification. »

Un spécialiste de la commercialisation des crédits carbone le confirme: « Il y a peut-être 35 000 entreprises dans le monde qui ont déjà acheté un crédit carbone – en incluant les crédits d’évitement, les crédits de compensation, etc. Ensuite, peut-être 10 000 sont engagées auprès de SBTi. Puis 3 000 ont acheté des crédits liés aux solutions fondées sur la nature. Peut-être 1 000 sont impliquées d’une manière ou d’une autre dans le biochar. Et peut-être 200 dans le BECCS ou d’autres solutions plus technologiques. »

Airbus a déjà acheté 400 000 tonnes de crédit carbone selon CDR.fyi

Au-delà de ces chiffres, un facteur structurel entretient ce déficit de compréhension : la fragmentation du paysage. Standards, registres et méthodologies se multiplient, sans référentiel de qualité universellement reconnu. Pour un acheteur, il devient difficile de savoir à quoi se fier. Aider les acheteurs passe par des guides pratiques, des grilles de lecture comparatives et des repères de qualité partagés qui leur permettent de naviguer dans ce paysage.

3. Un focus sur le court terme

Beaucoup d’entreprises voient l’EDC comme un sujet important, mais pas une priorité immédiate. Dans leurs trajectoires climat, l’élimination durable du carbone arrive plus tard, une fois les réductions directes déjà bien engagées. L’enjeu, pour l’EDC, c’est de passer de la liste “À explorer pour le futur”, aux plans opérationnels et budgétés.

Comme le résume un répondant : « Nous voyons l’EDC comme quelque chose de pertinent plus tard dans notre trajectoire SBTi, une fois que nous aurons déjà bien avancé sur nos réductions directes. Ce n’est pas encore une priorité de court terme. »

Beaucoup d’entreprises ont du mal à construire des plans précis au-delà de trois à cinq ans. 

« Nos plans reposent sur ce qui existe aujourd’hui. La vraie difficulté, c’est de savoir quelles nouvelles technologies vont arriver, et à quel prix. C’est pour ça que nous ne rentrons pas trop dans le détail entre 2030 et 2040 : trop de choses auront changé. »

Ces considérations sont légitimes. Dans l’ordre des priorités climatiques, l’élimination vient compléter une décarbonation ambitieuse et robuste, jamais s’y substituer. 

Mais la manière dont le marché se construit bouscule le réflexe d’attente. Une offre d’élimination de qualité ne se déploie pas en un jour : elle demande des années pour passer du pilote à l’échelle industrielle. Cette offre doit donc se structurer maintenant, avant même que la demande ne se matérialise pleinement.

C’est un pan du business case souvent laissé de côté. Si les entreprises comptent sur une offre de qualité disponible demain, s’y engager dès aujourd’hui (signaux de demande, pré-achats, accords d’achat anticipés) contribue à ce que cette offre existe au moment voulu. Les entreprises qui s’engagent dès aujourd’hui ne se contentent pas de contribuer à l’émergence de l’offre : elles accumulent une expérience pratique, forgent des relations de confiance avec les développeurs de projets, et acquièrent une maîtrise des filières qui leur donnera un avantage décisif lorsque l’EDC deviendra incontournable

4. Une position d’attente tant que les règles du jeu ne sont pas confirmées

En Europe, l’incertitude réglementaire pèse sur les décisions d’achat. Plusieurs cadres s’entremêlent : la CSRD, la future directive Empowering Consumers, la Green Claims Directive (aujourd’hui en pause), le cadre européen de certification des absorptions (CRCF), encore en cours de déclinaison opérationnelle. Plus globalement, le SBTi et les futurs cadres de reconnaissance des crédits façonnent la manière dont les entreprises envisagent l’EDC.

Le risque perçu est d’acheter aujourd’hui des crédits qui pourraient demain ne pas être reconnus comme prévu.

Comme le dit un répondant : « Notre préférence, c’est de laisser la législation se préciser avant de nous engager vraiment. C’est trop risqué de construire une stratégie autour d’un cadre qui est encore en train de se former. »

En attendant que les régulations soient pleinement stabilisées, le SBTi occupe une place à part et joue un rôle très important, en Europe et ailleurs. Pour beaucoup d’entreprises, c’est le cadre qui structure la question : quand l’EDC sera-t-elle nécessaire ? Pour quelles émissions résiduelles ? Et avec quel niveau de qualité ?

Le SBTi a publié, le 11 juin 2026, la version 2.0 de son standard Net-Zero. L’élimination du carbone y est désormais intégrée de façon formelle, avec une trajectoire précise : à partir de 2035, les grandes et moyennes entreprises des pays à hauts revenus devront neutraliser une part de leurs émissions via des crédits carbone, de l’ordre de 1 % au départ, une part croissant jusqu’à 100 % à l’année de neutralité. 

En reconnaissant une place à l’EDC dès les premières étapes des trajectoires climatiques des entreprises, et non plus seulement en fin de parcours, le nouveau standard envoie un signal fort : l’élimination du carbone n’est pas une option de dernier recours, mais un levier à intégrer en parallèle d’une stratégie de décarbonation ambitieuse. Pour les entreprises, c’est une invitation à ne plus attendre.

Une évolution qui pourrait changer la donne : la réforme de l’Emissions Trading System (EU ETS), qui vient d’être annoncée, intègre désormais les crédits d’élimination du carbone pour les entreprises soumises au système. Si elle se confirme, l’élimination du carbone ne serait plus seulement une démarche volontaire et de leadership climatique, mais une obligation réglementaire à part entière pour les entreprises soumises à l’ETS. Ce qui était un signal d’anticipation devient alors un impératif de préparation.

5. Le prix et la livraison sont les critères fondamentaux de la demande

Un répondant résume : « Le coût total par rapport aux autres options compte énormément. Pas parce que la qualité ou la véracité des crédits ne comptent pas. Mais dans un contexte volontaire, le prix devient un facteur majeur. »

Dans le contexte évoqué ci-dessus, les solutions fondées sur la nature sont très attractives. Elles sont souvent moins chères, bien comprises et acceptées, et offrent des territoires riches pour la communication. 

Un expert interrogé par The Climate Agency le formule ainsi :

« La personne scientifique dans l’équipe développement durable peut avoir une très bonne compréhension de l’EDC le plus permanent. Mais le service achats ou le CFO regardent l’écart de prix et disent : pourquoi acheter, par exemple, du BECCS à 300 euros la tonne, quand je peux acheter des solutions fondées sur la nature à un dixième du prix et remplir une partie de mes obligations ? »

Pour beaucoup d’acheteurs, un portefeuille diversifié n’est pas encore une priorité de court terme. C’est pourtant un levier puissant : il répartit les risques, combine différents niveaux de permanence et de co-bénéfices, et soutient l’émergence des solutions dont la neutralité carbone aura besoin demain. Les nouvelles règles du SBTi le rappellent : les émissions les plus persistantes devront être neutralisées par des absorptions de permanence équivalente. Les solutions fondées sur la nature, précieuses, ne pourront pas tout couvrir.

Un rééquilibrage des prix est également attendu : les solutions technologiques, aujourd’hui coûteuses, devraient voir leurs prix baisser significativement à mesure qu’elles passent à l’échelle industrielle, tandis que les solutions fondées sur la nature pourraient voir leurs prix augmenter, sous l’effet des risques climatiques croissants qui fragilisent leur permanence. Construire un portefeuille diversifié dès aujourd’hui, c’est aussi se positionner

Equinor, qui fournit une grande partie du pétrole et gaz européen, a investi dans les crédits carbone dès Septembre 2024, devenant l’un des plus gros acheteurs européens et mondiaux.

6. Le lien avec l’activité de l’entreprise reste déterminant

Dans le processus d’achat de crédits carbone, le lien à l’activité propre de l’entreprise fait souvent la différence.

« Où est-ce que j’émets ? Est-ce que je peux agir dans la même géographie ? Est-ce que je peux faire quelque chose dans ma propre chaîne de valeur ? »

Dans ce contexte, les solutions fondées sur la nature sont attractives. Pour certaines activités, le secteur des assurances, concerné par les risques d’inondation, ou l’agroalimentaire, un nouveau regard se développe autour de la Nature comme infrastructure soutenant la chaîne de valeur.

« La nature est soudainement vue comme une infrastructure. Surtout quand vous financez des projets qui renforcent la résilience de votre chaîne d’approvisionnement ou de vos actifs. »

Cette logique ne vaut pas que pour la nature. Selon les secteurs, des approches d’EDC technologiques s’intègrent tout aussi naturellement dans la chaîne de valeur.

La minéralisation en est l’exemple le plus direct : une cimenterie peut fixer durablement du CO₂ dans des matériaux de construction, une absorption ancrée dans son activité lorsqu’il s’agit de carbone biogénique ou atmosphérique. En France, plusieurs sites travaillent déjà en ce sens.

Le biocarbone suit la même logique. Les approches à base de biomasse (biochar, BECCS) sont particulièrement pertinentes pour les énergéticiens du gaz vert, mais aussi pour l’industrie du papier ou l’agriculture, qui disposent de la ressource sur place. Les industries de traitement des déchets y ont également leur rôle : elles concentrent des flux de biomasse et de résidus organiques qui, plutôt que d’être incinérés ou enfouis, peuvent alimenter des unités de biochar ou de valorisation énergétique avec captage, une manière de transformer un gisement de déchets en absorption de carbone.

Le site BECCS de Stockholm Exergi

Le biochar ouvre par ailleurs des débouchés industriels au-delà de la seule séquestration. Le groupe Stellantis étudie ainsi son intégration dans certains composants automobiles, signe que le carbone biogénique peut trouver une seconde vie dans la chaîne de valeur industrielle.

Le principe est le même que pour les solutions fondées sur la nature : l’EDC la plus convaincante est souvent celle qui prolonge le métier de l’entreprise, plutôt que celle qui s’y ajoute de l’extérieur.

En conclusion:  le vrai enjeu est celui du calendrier

Pour la plupart des entreprises, l’EDC finira par faire partie de la réponse aux émissions qu’elles ne peuvent pas éliminer entièrement. Mais plus tard : quand la décarbonation de leur chaîne de valeur sera plus avancée, quand la visibilité sur les politiques, les standards et les méthodologies sera meilleure. Le vrai enjeu est celui du calendrier. Investir aujourd’hui, c’est mieux maîtriser demain et contribuer à définir un marché qui, sans cela, pourrait manquer au moment où l’on en aura besoin.

La France dispose d’un portefeuille rare de solutions : sols, forêts, biochar, minéralisation, BECCS, DAC et d’autres approches d’élimination du carbone. L’enjeu n’est donc pas d’opposer les solutions entre elles, mais de construire un marché capable de financer plusieurs formes d’EDC, avec des niveaux de maturité, de permanence, de coût et de co-bénéfices différents.

L’AFEN a étudié le potentiel EDC des régions françaises dans son rapport La force des territoires au cœur de l’élimination du carbone

« De grandes entreprises françaises commencent à s’engager sur le secteur. Airbus, BCG, Schneider Electric, ont déjà acheté des crédits d’élimination durable ; ENGIE vient de signer un accord avec Deep Sky (DAC) comprenant un achat de crédits carbone », commente Coline Roux, déléguée générale de l’AFEN. « Nous remarquons aussi, lors de nos Rencontres de l’EDC, une présence accrue du CAC 40. En France, les solutions fondées sur la nature bénéficient souvent d’une acceptabilité plus immédiate. L’un des enjeux est de mieux faire comprendre les solutions à haute permanence, qui constituent une composante importante d’un portefeuille équilibré. »

Naviguer entre standards mouvants, arbitrages de coût et exigences de permanence n’a rien d’évident. C’est précisément là qu’un acteur de structuration de la filière a un rôle à jouer : clarifier, offrir les outils nécessaires, mettre en relation. En France, c’est l’une des raisons d’être de l’AFEN : aider les entreprises à transformer un sujet encore perçu comme lointain en trajectoire concrète.

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