Les Rencontres de l’élimination du carbone : ce qui a marqué l’édition 2026

Faire le point sur 2026 : c’était l’objectif de la troisième édition des Rencontres de l’Élimination du Carbone (EDC), qui a réuni à Paris, les 13 et 14 octobre, près de 200 acteurs – grandes entreprises, gouvernement, territoires et experts internationaux.

Cette édition explorait le thème des synergies entre toutes les dimensions de l’élimination du carbone ; nature et technologie, science et économie, marché volontaire et réglementation, start-up du secteur et industrie.

2026 s’est révélée une année d’impulsions nouvelles pour le secteur, avec deux grands axes :

  1. Une nouvelle impulsion politique, au niveau du gouvernement, mais aussi de l’Union européenne et des territoires de l’Hexagone.
  2. De nouvelles alliances et de nouveaux partenariats, notamment entre de grands groupes et des start-ups de l’EDC.


1. Une nouvelle impulsion politique, de Paris à Bruxelles et aux territoires

Au niveau gouvernemental.

« On n’atteindra pas la neutralité carbone sans un recours significatif aux émissions négatives. »

Diane Simiu, DGEC (Direction générale de l’énergie et du climat), a donné une impulsion forte aux discussions :

« Le net zero est arithmétiquement impossible sans un recours aux puits de carbone. On met en place des mesures nationales et on a besoin du secteur pour y arriver. »

Elle a rappelé que la SNBC3 a fixé un cap clair : sortir du charbon en 2030, du pétrole en 2040 et des énergies fossiles en 2050.

« Même avec cela, nous avons besoin de puits de carbone, et la SNBC3 prévoit deux tiers de puits naturels et un tiers de puits technologiques. »

Même si elle tient ses objectifs de décarbonation, la France devrait encore afficher environ 60 millions de tonnes d’émissions résiduelles à l’horizon 2050. Les puits naturels se sont fragilisés, et la SNBC3 reconnaît la nécessité d’un recours accru aux puits technologiques pour compenser ce déficit. Les objectifs nationaux ont donc été augmentés à environ 20 millions de tonnes de CO₂ éliminées par des puits technologiques à l’horizon 2050, principalement par le BECCS et, dans une moindre mesure, le DAC.

Au niveau national, 4 orientations majeures ont été définies pour encourager les projets :

  1. Développement d’infrastructures de transport et de stockage, notamment autour de Dunkerque et du Grand Ouest.
  2. Financement des projets. 6 millions d’euros ont été alloués à plusieurs projets de captage.
  3. Usage raisonné de la biomasse, avec un focus sur la valorisation du CO₂ biogénique disponible, notamment pour des technologies comme le BECCS.
  4. Un focus sur la certification et la demande de qualité : la France a notamment développé le premier standard public national, le Label Bas Carbone, dont le développement se poursuivra en articulation avec le CRCF européen.


Au niveau européen


2026 a marqué un  “tournant historique”, avec la proposition de la Commission européenne de s’appuyer sur le système d’échange de quotas d’émission de l’UE (EU ETS) pour financer l’achat de 250 millions de tonnes de CO₂ éliminées de manière permanente entre 2031 et 2040. Cette forte demande potentielle porterait sur les approches technologiques DAC et BECCS et devrait être confirmée en mars 2027.

Ce signal fort marque un basculement : l’EDC quitte la sphère volontaire pour entrer dans celle de la conformité.

Le règlement CRCF se déploie pour standardiser et certifier la haute intégrité des projets, avec les premiers actes délégués votés en 2026. Le EU Buyers’ Club a été lancé pour soutenir la demande volontaire, avec des premiers offtakes attendus avant fin 2026, tandis que la proposition d’intégration de l’EDC à l’ETS ouvre une nouvelle dynamique de marché.


Au niveau des territoires


Coline Roux, Association française pour les émissions négatives (AFEN), a présenté le rapport de l’AFEN sur l’EDC dans les territoires, une analyse et une cartographie du potentiel des régions de France pour l’élimination du carbone. Cette importance croissante de projets locaux concrets a été confirmée par plusieurs porteurs de projets.

Elodie Le Cadre, Veolia, a évoqué plusieurs projets locaux liés au traitement des déchets, dont celui du Mans.

« Au Mans, on a senti que les autorités locales avaient une vraie sensibilité pour le projet et la décarbonisation et une perception des co-bénéfices comme la création d’emploi. »

Mallorie Navarre, Téréga, a présenté les projets CCS et BioCCS développés autour du transport et du stockage régional du CO₂. Cette question de la séquestration du CO₂ dans les couches géologiques est essentielle et stratégique. Il n’existe pas actuellement de stockage géologique en France, ce qui implique des chaînes de valeur longues, avec le transport du CO₂ liquéfié vers des sites à l’étranger, notamment en mer du Nord. Cette initiative de Téréga est donc particulièrement significative.

Pour Téréga, le succès d’un projet repose avant tout sur un dialogue en amont avec l’ensemble des acteurs locaux : ADEME, région, maires, parcs naturels, industries locales. Ce dialogue est suivi d’un processus d’autorisation administrative et d’une consultation publique.

« L’acceptation locale du projet et la compréhension des co-bénéfices est fondamentale. »

En Auvergne-Rhône-Alpes, Stéphanie (Schmutz) Doat, Elodica SCIC , a présenté une initiative d’entrepreneurs organisée en coopérative à but non lucratif pour sensibiliser et accompagner les entreprises dans l’EDC. Elodica soutient un premier projet de développement du chanvre et son intégration dans le béton, et a développé une formation sur l’EDC pour les petites entreprises de la région. Ce qui retient encore de nombreuses entreprises, c’est principalement le risque perçu de greenwashing, le manque de temps pour explorer le sujet, et la perception que l’action n’est requise qu’à partir de 2035.

Cette tendance au développement à l’échelle locale est confirmée par la City CDR Initiative, qui travaille à mobiliser les communautés urbaines à l’EDC. L’organisation collabore déjà avec Helsinki, Oslo, Tokyo et San Francisco — des dialogues sont en cours pour étendre cette démarche à la France. Dylan Marks, City CDR Initiative, souligne :

« Un levier important, c’est la demande publique. Par exemple la demande pour des matériaux intégrant le carbone , bois, béton, etc. »

Pour la France, la recommandation est triple : intégrer l’EDC dans les stratégies urbaines, activer l’achat public, penser à la souveraineté territoriale.


Comment les pouvoirs publics peuvent-ils accélérer encore la croissance de l’EDC au niveau national et européen ?


Un panel d’acteurs du secteur a identifié quelques mécanismes particulièrement efficaces :

  • Les enchères inversées mises en place en Suède constituent un modèle à fort potentiel, tout comme les contrats pour différence (CfD), dont l’efficacité a été prouvée dans le secteur des énergies renouvelables.
  • En France, le Label Bas-Carbone a permis une véritable mise à l’échelle, avec plus de 2 000 projets de puits naturels en cours (haies, sols, forêts…).
  • Les entreprises ont un rôle clé à jouer : en signalant leur volonté d’acheter des crédits carbone, elles peuvent compléter les financements publics et envoyer un signal fort aux gouvernements.
  • La communication reste un enjeu : le “greenhushing” actuel freine l’action collective autour du net zero et de l’EDC.
  • Une approche portefeuille doit être encouragée. Au niveau européen, la question de l’élargissement du CRCF à d’autres méthodes que le BECCS et le DAC est posée, boisement, stockage dans les sols agricoles, matériaux de construction biosourcés.
  • Le Conseil européen de l’innovation (EIC) a prévu une enveloppe de 50 millions d’euros pour soutenir les technologies d’élimination du carbone, toutes méthodes confondues.


La dimension collective nécessaire à la dynamique du secteur a été soulignée par Na’im Merchant, Carbon Removal Canada :

« Travailler dans l’élimination du carbone peut être assez isolant. Pouvoir s’appuyer sur des réseaux qui partagent un langage commun, entre industriels, pouvoirs publics et organisations, est un vrai soutien. »

2. Nouvelles alliances, nouveaux partenariats

Julie Gosalvez, AFEN, a lancé dès son introduction :

« L’EDC, c’est une question d’alliances, pour accélérer ensemble. »


C’est la vague de partenariats entre les grands groupes français et les start-ups de l’EDC qui a peut-être le plus marqué ces deux journées


Jan Mertens, ENGIE, et Quentin Servais-Laval, Deepsky, ont présenté leur partenariat, annoncé en avril 2026, qui porte sur l’achat de 15 000 crédits carbone, mais aussi sur un projet de recherche commun.

« Ce qui a facilité le partenariat, c’est qu’ENGIE et Deep Sky partagent une approche ouverte aux différentes technologies, alors qu’ENGIE souhaitait évaluer un maximum de projets pilotes », confirme Jan Mertens, ENGIE.

Elodie Le Cadre, Veolia, et Fabien Michel, Carborok, ont présenté un projet commun qui commencera fin 2026. Il s’agit d’un démonstrateur qui permettra de minéraliser le CO₂ issu des incinérateurs de déchets dans des matériaux de construction. Pour Veolia, le secteur des déchets, qui représente 3 % des émissions françaises, doit travailler sur des solutions de décarbonisation locales pour éviter le transport entre collectivités. Pour Fabien Michel, Carborok…

« L’industriel doit pouvoir imaginer qu’un prototype va passer à l’échelle, et la start-up doit pouvoir suivre le rythme du développement. »

Le rôle du financement public a été crucial pour dérisquer le projet, avec des soutiens de la BPI, de la région Pays de la Loire et de l’État.

Ivan Gassam, Heidelberg Materials, et Caroline Thaler, Bloomineral, ont présenté leur collaboration visant à décarboner les ciments tout en préservant leurs performances.

Bloomineral capture le CO₂ et le convertit en minéraux à travers des macroalgues. Ces minéraux peuvent remplacer certaines matières minérales actuellement utilisées dans l’industrie. Caroline Thaler, fondatrice, explique ce qui a facilité le rapprochement des deux équipes :

« Nous sommes très focalisés sur le matériau lui-même, sur ses performances, et nous nous sommes rencontrés dans les salons spécialisés ciment. Il y avait un “fit” à la fois humain et académique. »

« On a développé cette tech en étant salariés du groupe Safran, avec accès à leur réseau d’experts, et le logo Safran nous a ouvert des portes. Pour Safran, il a été utile d’adapter ses process en mode start-up, pour développer un projet très rapidement. »

PuRE Carbon Capture travaille sur la synergie carburants durables et EDC, avec Safran comme facilitateur pour la mise à l’échelle.


Des partenariats à long terme avec les acheteurs de crédits carbone

Pour ENGIE comme pour beaucoup d’autres entreprises, la version 2.0 du Corporate Net-Zero Standard du SBTi a considérablement rapproché la question des émissions résiduelles.

Publié en juin 2026, ce standard intègre désormais l’élimination du carbone de façon formelle et contraignante : à partir de 2035, les grandes entreprises devront neutraliser une part croissante de leurs émissions résiduelles via des crédits d’élimination. Ce qui relevait jusqu’alors d’une démarche volontaire et lointaine devient une exigence claire pour les entreprises signataires, qui sont invitées à anticiper dès maintenant leurs stratégies d’achat.

« 2035, c’est déjà demain », rappelle Anne Idiart, ENGIE.

L’approche portefeuille, pour dérisquer la stratégie, ressort clairement chez les acheteurs. Google cherche à équilibrer efficacité à court terme et durabilité sur le long terme. Il y a quelques mois, l’entreprise américaine a lancé un challenge R&D pour encourager le développement de différents projets.

Plusieurs corporates cherchent des partenariats qui vont plus loin que le simple achat de crédits carbone. Pour Léo Barruol, Schneider Electric, les équipes explorent de nouvelles filières et technologies pour voir comment l’entreprise, en tant que fournisseur de solutions, peut accompagner ces projets.

« Être maître de son planning et de ses budgets » : selon les grandes entreprises, il y a de vrais bénéfices à s’engager dès aujourd’hui sur le marché de l’EDC.

Selon ces grandes entreprises, il y a de vrais bénéfices à s’engager dès aujourd’hui sur le marché de l’EDC. Pour TD Bank Canada, cela passe par la sécurisation des besoins futurs et une due diligence rigoureuse, menée sans précipitation. Chez ENGIE, cette démarche a été précédée d’une longue exploration de l’écosystème, conduite sereinement, sans pression : un avantage autant pour l’entreprise que pour ses clients.

Vincent Poncet, Google, explique :

« Acheter des volumes tôt nous a donné une grande accessibilité et visibilité du marché. On sait que les quantités requises n’existent pas, donc nos achats contribuent à soutenir le secteur. »


Un partenariat nécessaire avec les banques et les investisseurs

Bien que 2026 ait été une année compliquée pour les activités liées au climat, et difficile pour les investisseurs, les start-ups françaises de l’EDC ont trouvé des partenariats et des financements pour passer à l’échelle.

Fabienne Moimaux, BNP Paribas, a souligné l’importance de la prévisibilité.

« Un projet attire du capital lorsque ses flux de trésorerie, ajustés du risque, deviennent suffisamment prévisibles. »

BNP Paribas échange avec les différents acteurs de la chaîne de valeur de l’EDC et du CCS (capture du CO₂ avec stockage). Le groupe propose des études de bancabilité avant la décision finale d’investissement (FID), et est partenaire de projets de grande ampleur comme Chestnut Carbon. Pour les projets de moins de 25 millions d’euros, plus difficiles à financer individuellement, la mutualisation pourrait permettre d’atteindre la taille critique nécessaire pour attirer les investisseurs.


Les Rencontres ont vu le lancement d’une nouvelle initiative pour faire émerger de nouveaux partenariats : le Centre BioCCS, lancé le 14 octobre

« Le BioCCS avance dans le monde mais pas en France. On a pris l’initiative de lancer une feuille de route pour tracer comment on passe de 0 aux 16 Mt de l’objectif de la SNBC3 »

a annoncé Karim Rahmani, Carbon Impact France, qui a donné l’impulsion à cette nouvelle organisation. Le Centre est un organisme indépendant qui a vocation à être un outil au service des objectifs de la SNBC3 pour la filière BioCCS. Il cherche à rassembler émetteurs de CO₂ biogénique, acheteurs de crédits, fournisseurs de technologies et acteurs industriels et énergétiques.

Enfin, de nombreux experts, du BCG au SBTi, sont également venus présenter leurs travaux et analyses, qui feront l’objet d’un article séparé de l’AFEN.

L’AFEN elle-même a mis en ligne 3 ressources disponibles à tous :


Pour conclure, Coline Roux, AFEN, est revenue sur le thème des synergies et partenariats qui a animé ces Rencontres. Pour accélérer le développement de ce secteur stratégique pour la neutralité carbone, les alliances sont une force motrice.

Ses derniers mots ?

« It takes a village — et plus ce village grandit, plus nous représentons l’écosystème et plus nous avons de poids pour faire avancer la filière, et aider la France et ses entreprises à atteindre la neutralité carbone en 2050. »

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