Principe d’équivalence (ou “Like-for-Like”) : ce que ça change pour la neutralité carbone

D’après Carbon Gap, “Understanding and Implementing the Like-for-Like Principle”, 2025

En bref

Pour arrêter durablement le changement climatique, il ne suffit pas d’atteindre la neutralité carbone une fois : il faut une neutralité carbone durable, où les flux de carbone sont rééquilibrés et les grands réservoirs stabilisés.

Le principe Like-for-Like (LfL), ou principe d’équivalence source-puits, fixe une règle minimale pour la neutralisation des émissions difficiles à réduire, dites résiduelles :

  • Le CO₂ fossile peut uniquement être neutralisé par de l’élimination du carbone (EDC) permanente.
  • Les émissions biogéniques requièrent de l’EDC biogénique robuste (agriculture, terres, etc.).

En posant ces règles, le principe d’équivalence renforce l’incitation à réduire les émissions avant de les neutraliser et clarifie les cas d’usage des approches d’élimination temporaires et permanentes.

À court terme, sa mise en œuvre se heurte toutefois à des contraintes structurelles: une offre encore limitée et le coût élevé de l’EDC permanente , et la nécessité de créer de la demande pour l’EDC biogénique.

La position de l’AFEN sur le sujet est claire : réduire d’abord, et structurer dès maintenant une gouvernance responsable pour le passage à l’échelle de solutions d’élimination du carbone robustes.

1. Pourquoi le principe d’équivalence (ou “Like-for-Like”) ?

La neutralité carbone est partout, mais pas toujours crédible. On peut afficher une “neutralité carbone” tout en continuant à déplacer du carbone fossile très stable (cycle lent, lithosphère) vers des réservoirs plus vulnérables (forêts, sols, océans) qui peuvent brûler, sécher, se saturer (Berner, 1999 ; Dooley et al., 2024).

Le rapport de Carbon Gap propose une boussole simple pour éviter ces trajectoires fragiles : viser non seulement la neutralité carbone, mais une neutralité carbone durable”, où les flux de carbone sont rééquilibrés entre cycles rapide et lent et où les principaux réservoirs se stabilisent (Fankhauser et al., 2022 ; IPCC, 2018).

2. Le principe d’équivalence en pratique

Le principe d’équivalence traduit cette exigence dans l’usage des retraits de CO₂ :

Les émissions fossiles résiduelles ne devraient être neutralisées que par de l’EDC permanente, renvoyant le carbone vers des réservoirs de très long terme (stockage géologique, certaines minéralisations, biochar le plus durable).

Les émissions biogéniques résiduelles devraient être neutralisées par de l’EDC biogénique (forêts, sols, biomasse) si les risques de renversement sont maîtrisés.

Les gaz à courte durée de vie comme le méthane (CH₄) appellent des règles spécifiques : réductions en priorité, ainsi qu’éventuellement des retraits temporaires “empilés” pour compenser leur pic de réchauffement (Harmsen et al., 2020 ; Lynch et al., 2020).

Le principe d’équivalence ne s’applique qu’à la neutralisation/compensation. Il ne remet pas en cause les approches “contribution”, ni le rôle de la protection des puits naturels, mais clarifie ce qu’est une neutralisation robuste à long terme (Allen et al., 2022).

Source: Carbon Gap, “Understanding and Implementing the Like-for-Like Principle”, 2025

3. Ce que le principe d’équivalence change concrètement

Trois déplacements majeurs :

  • Réduction d’abord, vraiment. Les émissions fossiles doivent d’abord être réduites autant que possible, puis seulement neutralisées en dernier recours par des retraits permanents. Les retraits ne remplacent pas les réductions, ils traitent le résiduel. Le fait que l’EDC permanente soit aujourd’hui encore coûteuse (prix moyen ~320 $/tCO₂ pour le durable, CDR.fyi) et limitée en volume ne fait que renforcer cette logique.
  • L’EDC biogénique trouve son vrai rôle. Ils sortent de la logique “compensation à bas coût du fossile” pour se concentrer sur les émissions biogéniques résiduelles (agriculture, LULUCF, déchets), qui représentent déjà plusieurs GtCO₂e/an et dont la part relative va augmenter.
  • Le besoin de l’EDC permanente devient explicite. L’UE anticipe encore 400–550 MtCO₂e/an d’émissions résiduelles en 2050, toutes origines confondues, dont 129–256 MtCO₂e à neutraliser par des retraits permanents (ESABCC, 2025). Aujourd’hui, les retraits réellement durables se comptent en centaines de milliers de tonnes (Smith et al., 2024). L’écart est structurel.

4. Obstacles et leviers pour l’UE

Carbon Gap identifie quatre verrous principaux :

Permanence : tracer une frontière claire entre EDC permanente et temporaire.

Offre : montée en puissance lente de l’EDC permanente, en dessous des besoins projetés.

Prix : écart de coût potentiellement large entre EDC permanentes et biogéniques (Allied Offsets, 2025).

Comptabilité : objectifs et inventaires qui mélangent réductions, puits naturels passifs et élimination du carbone, ce qui entretient la fongibilité et complique l’application du principe d’équivalence (Lamb et al., 2024).

Les leviers proposés pour l’UE :

Adopter des cibles séparées de réduction et élimination, puis, au sein de l’élimination, des objectifs pour l’élimination biogénique et permanente distincts (Carbon Gap, 2025 “Divide to Deliver”).

Réformer la comptabilité en distinguant puits naturels passifs et élimination du carbone associée à une activité humaine dans les inventaires, avec un traitement spécifique de l’utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie (UTCATF) (Allen et al., 2024 ; ESABCC, 2025). Les puits naturels passifs ne peuvent pas être comptés comme élimination au sens défini par le GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qui réserve cette notion aux activités anthropiques (GIEC, AR6 Synthesis Report, Annex I: Glossary, 2023).

Créer une demande pour toutes les approches d’élimination en mettant en oeuvre un prix sur les émissions biogéniques, soutenant le passage à l’échelle de l’EDC permanente via du financement en recherche et innovation (R&I), encourageant les achats publics, et les intégrant dans le Clean Industrial Deal et le Net-Zero Industry Act (Commission européenne, 2024–2025).

Mettre en œuvre le principe d’équivalence progressivement avec un pourcentage de conformité croissant, une période de grâce encadrée, et une approche hybride combinant obligations et trajectoires indicatives.

5. La position de l’AFEN

Pour l’AFEN, ce rapport confirme que :

  • Réduire les émissions reste la priorité absolue, mais l’élimination du CO₂ est indispensable pour atteindre une neutralité carbone durable.
  • Le principe d’équivalence (ou “like-for-like”) offre un test d’intégrité simple : quelles émissions sont neutralisées, par quel type d’élimination , et pour combien de temps.
  • La France et l’UE doivent organiser ensemble le développement de l’élimination biogénique robuste et de l’élimination permanente, en clarifiant leur rôle respectif dans les politiques publiques comme dans les stratégies d’entreprises.

Une boussole essentielle, mais un défi d’opérationnalité

Si le principe d’équivalence s’impose comme une boussole indispensable pour garantir l’intégrité scientifique et la durabilité de la neutralité carbone, son application concrète exige encore un temps de maturité opérationnelle. Le passage de la théorie à la pratique se heurte en effet à des réalités économiques complexes, notamment le coût et l’accès aux technologies d’élimination permanente, ainsi que sur l’impératif d’amplifier la demande et le financement pour les solutions fondées sur la nature. L’enjeu des prochaines années ne sera donc pas de remettre en question la pertinence du concept, mais bien de co-construire des trajectoires de transition viables pour l’ensemble des acteurs.

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